Un pays musulman gouverné par un incroyant ?

Partie de mon mémoire de magistère « Règles qui régissent les relations au gouverneur »

La louange appartient à Allâh, et les prières et le salut soient sur le messager d'Allâh ainsi que sur sa famille et ses compagnons et ceux qui ont suivi sa guidée ceci dit :

Les gens de science ont certes traité profondément cette question et l'ont beaucoup évoquée. Ils ont ainsi démontré que la norme est la suivante : Dâr al Islâm, c'est le territoire où prédominent les règles de l'Islâm et où la majorité de ses habitants sont musulmans, tandis que Dâr al koufr au contraire, c'est le territoire où prédominent les règles d'incroyance et où la majorité de ses habitants sont incroyants.

Il n'y a donc aucune relation entre le statut de Dâr al Islâm et de Dâr al koufr par le détenteur de l'autorité, mais plutôt l'on considère la prédominance des règles et des habitants.

Parmi les paroles des imams de l'Islâm démontrant la norme sur cette question, figure ce qui est cité dans al moudâwana(1) de l'imam Mâlik – qu'Allâh lui fasse miséricorde - : « Et La Mecque était à cette époque Dâr al harb [territoire de guerre] parce que les règles (jugements) de la jâhiliya y étaient manifestes à cette époque. »

L'imam Abou Bakr al Ismâ'ily(2) - qu'Allâh lui fasse miséricorde – a dit : « Les savants du hadith considèrent un territoire en tant que Dâr al Islâm - et non pas comme Dâr al koufr comme le voient les mouctazila - tant que l'appel à la prière et l'iqâma y sont apparents, et que les gens ont la possibilité de faire cela en toute sécurité(3). »

Abou Yaclâ al Hanbali – qu'Allâh lui fasse miséricorde – a dit : « Toute contrée où sont prédominantes les règles (jugements) de l'Islâm en dehors des règles de l'incroyance, est une Dâr al Islâm; et toute contrée dans laquelle sont prédominantes les règles (jugements) de l'incroyance en dehors des règles de l'Islâm, alors c'est une Dâr al koufr.(4) »

Ibn mouflih al Hanbali – qu'Allâh lui fasse miséricorde – a dit : « Et toute contrée où sont prédominantes les règles (jugements) des musulmans alors c'est une Dâr al Islâm, et les règles (jugements) des incroyants y si sont prédominantes, alors c'est une Dâr al koufr. Pas de Dâr en dehors de ces deux cas.(5) »

Al Mardawy - qu'Allâh lui fasse miséricorde – a dit : « Dâr al harb : c'est où sont prédominantes les règles (jugements) des incroyants.(6) »

L'imam ach-Chawkâny - qu'Allâh lui fasse miséricorde – a dit : « On considère la parole par son sens apparent, donc si les ordres et les interdits dans un territoire appartiennent aux gens de l'Islâm, de sorte que les non-croyants y résidant ne peuvent manifester leur incroyance [au grand jour] sauf avec la permission des musulmans, alors c'est une Dâr al Islâm. Et le fait que des attributs propres aux incroyants apparaissent au grand jour ne nuit en rien, car ils y sont dénués de force et d'influence, comme ahlou adh-dhimma parmi les juifs et les chrétiens, ou ceux qui bénéficient d'un protectorat dans les cités musulmanes. Et si c'est le contraire [de ce qui vient d'être évoqué], alors [le jugement] du territoire est contraire.(7) »

Le cheikh Soulaimân ibn Sahmân - qu'Allâh lui fasse miséricorde – a dit : « Si les croyants ont leur intégrité, qu'ils peuvent se réunir sur la vérité, qu'ils ne rencontrent pas d'opposition en manifestant leur religion, qu'ils n'ont aucun empêchement en cela, alors que le détenteur de l'autorité a abjuré de sa religion soutenu en cela par les incroyants ; et que malgré cela, les règles (jugements) de l'incroyance ne sont pas appliquées dans le pays, n'entravant pas ainsi la manifestation des rites de l'Islâm ; alors dans ce cas le pays est musulman, de par la non application des règles (jugements) incroyantes comme nous l'a rappelé notre cheikh Abdal latif - qu'Allâh lui fasse miséricorde – d'après les hanbalites et autres parmi les savants.(8) »

Et cela est la description de Dâr al Islâm ou de Dâr al harb, dénomination provisoire pouvant changer suivant l'application des règles (jugements) qui y sont prédominantes. Quant à celui qui soutient qu'elles sont indéfectibles et qu'elles ne changent pas, ceci n'est pas correct.(9)

L'Andalousie, par exemple, qui était un pays non-musulman; les musulmans se sont efforcés de la conquérir puis l'ont envahie, concrétisant leur but. Elle est devenue une terre d'Islâm pendant une longue période, avant que les non-musulmans ne la reprennent, l’arrachant aux musulmans. Elle redevint donc un pays non-musulman et une Dâr al harb [...].

Et cheikh al Islâm ibnou Taymiya - qu'Allâh lui fasse miséricorde – a dit : « La hijra était légiférée lorsque la Mecque et autres contrées étaient Dâr al koufr et harb alors que la foi était pratiquée à Médine. La hijra était alors obligatoire de Dâr al koufr vers Dâr al Islâm pour ceux qui en avaient la possibilité. Mais lorsque La Mecque fut conquise et devint Dâr al Islâm, et que les Arabes se convertirent à l'Islâm, toute cette terre devint Dâr al Islâm...Et le fait que la terre soit une Dâr al koufr et Dâr al iman ou Dâr fasiqin, cela n'est pas une caractéristique indéfectible à elle, mais plutôt une caractéristique changeante en fonction de ses habitants ; donc toute terre dont ses habitants sont des croyants pieux est une Dâr des alliés d'Allâh à ce moment-là, et toute terre dont ses habitants sont des non-croyants est Dâr al koufr à ce moment-là, et toute terre dont ses habitants sont des pervers est une Dâr fousouq à ce moment précis, et si ses habitants sont différents que ce que nous avons énoncé et qu'ils sont remplacés par autres qu'eux alors cela devient leur Dâr...(10) » et ce jusqu’à la fin de son explication détaillée concernant cette question.

Mais il se peut que pour certains pays la chose soit ambiguë pour beaucoup de gens, est-ce un pays d'Islâm ou un pays d'incroyance ou de harb ?

Dans ce cas il faut revenir aux savants ancrés dans la science car cette problématique est récente et nécessite de la science et du fiqh. Car si un savant juge un pays comme étant incroyant, il en résulte alors les règles de la hijra et autre. Et il peut juger qu'il soit Dâr al Islâm et un pays appartenant aux musulmans ; comme il peut juger que les deux choses soient associées, ainsi que les deux sens.

Cheikh al Islâm ibnou Taymiyya fut interrogé - qu'Allâh lui fasse miséricorde – au sujet de la province de Mâridin(11), est-elle un pays d'Islâm ou d'incroyance ? Sa réponse fut la suivante : « Quant à savoir si elle est Dâr al harb ou Dâr as-salam : elle se compose des deux sens. Elle n'atteint pas le degré de Dâr as-silm dans laquelle sont appliquées les règles de l'Islâm de par la présence de soldats musulmans, et elle n'atteint pas non plus le degré de Dâr al harb dont les habitants sont incroyants, mais elle se situe plutôt dans une troisième catégorie dans laquelle on traite le musulman par ce qu'il mérite et où l'on lutte contre celui qui sort de la législation par ce qu'il mérite(12). »

Les savants ont aussi divergé sur le cas de la contrée de Aden et ses environs lorsque les Européens s'en sont emparés, dans le même cas il y a aussi l'Inde. Al amir as-San'any – qu’Allâh lui fasse miséricorde – a écrit une longue fatwa sur ce sujet(13). Il évoque la divergence entre les savants sur la cause du statut si elle est Dâr al Islâm ou Dâr al koufr et choisit en dernière issue que la cause est la prédominance des règles (jugements) : « Quant aux régions dont se sont emparés les musulmans prenant le dessus pendant les conquêtes islamiques pendant le règne des omeyyades et abbassides et ainsi de suite, on considère après manifestation de la parole de l'Islâm qu'elle est Dâr al Islâm, puisque la base de toute contrée islamique après que la parole de l’Islâm y soit manifestée consiste à ce que les gens qui y habitent soient certainement des musulmans. Ainsi leur islamité ne peut être récusée que par une certitude. Quand on sait de façon certaine, par la vision ou l'écoute attestée par nombre de personnes, que les non-croyants ont conquis une contrée musulmane qui leur est proche, qu'ils ont vaincu et contraint ses habitants, puis leur ont empêché de montrer les signes de l’Islâm, ou que ceci ne peut se faire qu'après autorisation accordée par les incroyants, alors cette contrée-là devient une Dâr Harb, même si la salât y est accomplie…. Suite à ce que nous avons rédigé, tu vois clairement que si les témoignages de foi et les prières sont apparus à ‘Aden et ses régions environnantes, elle est alors considérée comme une terre d’Islâm, malgré les caractéristiques de l'incroyance qui pourraient y apparaître sans autorisation. Sinon, elle est considérée comme une Dâr de Harb. De même pour le reste des pays de l’Inde et ce qui l’environne, leur statut répond à cette considération.

Et parmi les gens de science, il y a ceux qui ont hésité et sont restés perplexes sur ces pays ; tout comme l’érudit Siddiq Hassan Khan - qu'Allâh lui fasse miséricorde – qui dit en parlant de lui-même après avoir cité les paroles des savants au sujet de l'Inde, est-il un pays d'Islâm ou un pays d'incroyance ? Il dit : « Et pour moi, ce sujet fait partie des choses ambiguës pour lequel son statut n'est pas clair de façon à avoir l'esprit tranquille, c'est pour cela que tu me vois avoir rédiger dans hidayat as-sa'il ila adillat al masa'il me basant sur le madhab hanafite, j'indique que l'Inde est Dâr al Islâm, et j'ai écrit à un autre endroit me basant sur la méthode des gens du hadith que c'est Dâr al koufr, et ici je réunis entre les deux sans avoir tranché à ce sujet et il est possible de dire que le sujet à deux avis forts et égaux malgré que son état comme Dâr al koufr est plus manifeste aux yeux des preuves.(14) »

Donc tu vois que le statut d'un pays qu'il soit un pays de harb ou d'Islâm est une chose qui nécessite de la science, d’une large vision et du fiqh ne laissant pas la place à ce sujet à l'ignorant émettant des fatwas selon ce qu'il désire.

Et parmi un groupe d'ignorant et des gens de la passion, tu trouves ceux ayant abusé de la terminologie Dâr al Islâm et Dâr al koufr, parmi ceux qui cheminent sur la voie des khawarij, la jugeant et la définissant suivant leur propre passion en concordance avec leurs penchants décrivant Dâr al Islâm comme étant celle dont la communauté est islamique appliquant l'Islâm dans sa totalité, jugeant par tout ce qu'Allâh a fait descendre, et si le gouverneur juge par autre que ce qu'Allâh a fait descendre, même sur un simple détail, alors il est incroyant et la communauté toute entière devient alors incroyante et ignorante, et le pays devient alors un pays de koufr et harb et à partir de ce principe, ils autorisent la rébellion contre leurs gouverneurs donnant des avis juridiques pour tuer (les gouverneurs) et tuer leur peuple, voire les femmes et les enfants.

Et c'est cet avis même qu’ont adopté les al azârquat(15) parmi les khawarij sur la définition d'un pays musulman et d'un pays non-croyant, ils jugeaient mécréant celui qui commet un simple acte de désobéissance et voyaient le pays de leurs opposants comme Dâr al koufr dans l'absolu(16).

Et parmi les paroles de ces écrivains, il y a celle de AbdAllah 'Azzam, qui est considéré comme l’une des têtes des Frères Musulmans. [...]

Et à partir de cette pensée qui contredit la vérité, il y a certains écrivains contemporains qui jugent mécréants les sociétés islamiques, les décrivant comme étant de la jahiliyya abjurant l'Islâm. Et parmi eux, Sayyid Qotb qui a jugé les sociétés de son époque comme incroyantes et ignorantes datant de la période préislamique, allant même jusqu'à juger mécréants les muezzins appelant à la prière sur les minbars, ainsi que les prieurs dans les mosquées... [...]

Et il a été écrit de nombreux ouvrages pour débattre de la pensée de cet homme [Sayyid Qoutb] et ce qu'il a comme déviations dans la croyance et ses opinions(19). [...]

Maintenant, la différence entre Dâr al Islâm et Dâr al koufr et leur description est ainsi claire selon les gens de la sounna et du consensus, et lier le jugement porté à un pays au statut de son gouverneur – qu’il soit musulman ou mécréant – est une grave erreur.


Écrit par Abou Abdillah Khalid ibn Dahwy ath-Zhoufairy
Partie de mon mémoire de magistère « Règles qui régissent les relations au gouverneur »
 
Traduit par l'équipe de Hijra Conseil, révisé par Abou Mohammed Hassan

(1) 1/511
(2) L'imam al hâfiz abou bakr ahmad ibn ibrahim ibn isma'il al jarjany al isma'ily ach-chafi'y mort en l'an 371 de l'hégire et parmi ses ouvrages : musnad 'omar et al mustakhraj 'ala as-sahih entre autre. Voir sa biographie dans siyar a'lam an-noubala de dhahabi (296-16/292)
(3) 'itiqad aimat al hadith page 76
(4) Al mou'tamad fy oussoul ad-din page 276
(5) Al adab ach-chari'a 1/212
(6) Al insaf 4/121
(7) As-sail al jarar 4/575
(8) Ad-dourar as-saniya jam' ibn qasim 492-8/491
(9) Ceci est la parole de ibn hajar al haythamy dans son livre touhfatou al mouhtaj bi charh al minhaj 109-12/108
(10) Majmou' al fatawa 282-18/281
(11) Mardin ville de l'actuel Turquie à la frontière syrienne
(12) Majmou' al fatawa 28/240
(13) Sadiq Hassan Khan l'évoque dans son livre al 'ibrat pages 233-237
(14) Al 'ibrat page 238
(15) Al azârqat branche parmi les khawarij suiveurs de Nafi' ibn al azraq al hanafi surnommé Aboû Rêchid. Il est le premier à avoir divergé des khawarij. Il n'y avait pas parmi les khawarij plus grand nombre et plus dur qu'eux. Et parmi leur opinion, il y a le fait que celui qui n'émigre pas vers eux est associateur ; ils autorisaient le meurtre des femmes et des enfants de leurs opposants prétendant que les enfants étaient associateurs...et autres opinions égarées
Maqalat al islamiyin lilach'ary page 86-89 et al farq bayna al fourouq lil baghdady page 101-105 et al milal wa an-nahal li chahrastany 161/1-164
(16) Maqalat al islamiyin lilach'ary page 87 et al farq bayna al fourouq lil baghdady page 84
(17) Al hijra wa l 'idad page 34-35
(18) Fi thilal al qoran 2/1057
(19) Parmi ces ouvrages, les écrits de cheikh rabi' ibnou hadi al madkhali qu'Allah le préserve : adwa islamiya 'ala aquidat sayid qotb wa fikrihi écrivant un chapitre spécialement sur le takfir des communautés par sayid Qotb
(20) Al imamat al 'outhma page 107
Commentaires   
#4 AbdAllah 23-02-2015 21:56
As Salam alaikoum votre article est très interessant. J ai eu bcp de mal à trouver une définition d un pays musulman puis je suis tombé sur ce lien al hamdulillah ! J aimerai savoir si la Chechenie est un pays musulman ou non, afin de savoir si la hijra vers ce pays est autorisée .. JazaakAllahu khair
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#3 HijraConseil 28-03-2014 17:05
Wa alaykoum salâm

Akh Abou Noussayba, voici le lien original: sahab.net/.../?showtopic=99710. C'est le post n°10

AhsanaLlâhou ilaykoum
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#2 ayoub 28-03-2014 04:51
tres clair, barak Allahou fiqoum.
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#1 Abou Noussayba 27-03-2014 23:33
As Salam Alaykoum wa Rahmatoullah.

Est t'il possible de posté le texte en arabe?

Barak Allahou fikoum
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